Grottes & Gouffres, n° 142, décembre 1996 EXPLORATIONS SPÉLÉOLOGIQUES DANS LES GOUFFRES DE MAZO CHICO ET CELLAGUA par Philippe MORVERAND Depuis un peu plus de deux années, le Spéléo-club de Paris a repris l'exploration des gouffres du massif de Mortillano (Termino Municipal de Soba, Cantabrie, Espagne). Au sumidero de Cellagua de belles galeries fossiles ont été explorées ; à partir de Mazo Chico une succession de puits d'environ 300 mètres, puis une rivière ont été descendus, et ceci jusqu'à la cote de -715 mètres. Au fond un réseau complexe, étagé, reste maintenant à explorer de manière détaillée. Bref au fil de ces deux années passées, ce sont près de 11.000 mètres de conduits qui ont été topographiés; et qui viennent s'ajouter au plus profond gouffre de l'arrière-pays Cantabre fie fameux gouffre de Garma Ciega, profond de -825). Et cette saga n'est sûrement pas finie, De bien beaux objectifs, mais certainement parmi les plus difficiles à atteindre, se dessinent maintenant : réunir les deux plus importants systèmes du massif de Mortillano, en jonctionnant l'ensemble "Garma Ciega-Cellagua-Mazo Chico" avec le système du Mortero de Astrana, et construire pour le karst d'Asón un réseau de 60 kilomètres de galeries et de puits, qui deviendrait alors l'un des plus longs d'Espagne. Philippe Morverand pour les lecteurs de Grottes & Gouffres rappelle quelles ont été les grandes étapes de l'exploration. Topographies à l'appui, l'auteur donne une description précise des nouveaux conduits. Enfin il propose une nouvelle interprétation sur la formation des gouffres dans le Mortillano et en particulier il repose le problème de celle du système de Garma Ciega. LES PRINCIPALES ÉTAPES DE L'EXPLORATION C'est à partir de l'été 1994 qu'ont été réalisées les premières découvertes à Cellagua, de façon tout à fait fortuite d'ailleurs- Depuis, huit campagnes de recherche ont été organisées. Nous les résumons ci-dessous, - Juillet 1994 : Premières découvertes à partir du sumidero de Cellagua : nous explorons un nouvel affluent en rive droite ,du canyon (affluent dit des Lucarnes) et des prolongements multiples à partir de la galerie des Bourguignons (notamment la galerie du Pénitent, et le méandre Sud). - Août 1994 : Exploration plus poussée du méandre sud ; nous descendons onze puits dans ce méandre fossile, parcourant plus d'un kilomètre et nous nous arrêtons sur une escalade remontante. Le puits Balourd est exploré partiellement, plusieurs salles de belle taille sont reconnues (dont la salle du Totem et celle au Plancher percé). Du 8 au Il août, un bivouac permet à une équipe de relever environ 3600 mètres de topographie. . - Décembre 1994 : Découverte de l'entrée de Mazo Chico. Du 26 au 31 décembre, plusieurs équipes du Spéléo-club de Paris descendent dans le gouffre nouvellement découvert. A l'issue de cette campagne, deux branches sont reconnues : la branche sud-ouest jusqu'à -380 (arrêt au sommet du puits dit de l'Embarcadère) et une autre branche indépendante (dite branche des Potes) jusqu'à -250 (arrêt sur la cascade de 16 mètres). - Mai 1995 1 Plusieurs équipes du Spéléo-club de Paris poursuivent l'exploration de la branche sud-ouest jusqu'à -530. La topographie du gouffre est reprise à la fois dans la branche sud-ouest et dans la branche des Potes, et le gouffre reequipé. A partir de ce moment, les données topographiques seront centralisées et saisies dans un système informatique, - Août 1995 : L'expédition, uniquement consacrée au sumidero de Cellagua, prospecte à partir d'un bivouac situé dans la galerie des Bourguignons (deux fois quatre jours passés sous terre). Les découvertes se succèdent : galerie du Sahara, galerie Aladin, galerie de la Berlue, ..., soit au total environ 2800 mètres nouveaux découverts et topographiés. La descente du puits Balourd donne un nouvel accès à la "rivière de Mazo Chico" (arrivée à -366). Le forçage de l'extrémité du méandre Sud donne également accès à la même rivière, mais plus vers l'aval [onction de -480), - Novembre 1995 : Du 28 octobre au 4 novembre, une équipe du Spéléo-club de Paris redescend trois fois à Mazo Chico pour compléter l'exploration et la topographie du gouffre. Arrêt à -630 au sommet d'une série de cascades nouvelles. - Mai 1996: Le mauvais temps n'autorise qu'une seule descente à -300. L'amont de la rivière de Mazo Chico est remonté sur environ 300 mètres. Arrêt sur une zone étroite. - Août 1996 : Du 27 juillet au 15 août, une expédition importante regroupant des explorateurs aguerris atteint le fond du gouffre à la cote -715 mètres (point bas de la Cuve à Mazout). A la cote -656, et latéralement à la rivière qui va vers le fond, sont découvertes des galeries fossiles. Environ 1500 mètres sont explorés durant l'été. Les conduits, étagés et souvent tortueux, présentant une morphologie de conduits phréatiques, se dirigent vers l'ouest, alors que la rivière de Mazo Chico se dirigeait résolument vers le sud. Mais la complexité des lieux, les difficultés d'accès (pointes de 15 à 20 heures à partir d'un bivouac dans Cellagua), les risques patents de crue, tous ces éléments réunis freinent notre avancée. Et la jonction avec le système du Mortero, bien que hautement probable, n'est pas réalisée cet été là. - Octobre 1996 : Profitant d'une semaine sèche de l'arrière-saison, une équipe du Spéléo-club de Paris retourne à Mazo Chico en vue de terminer la branche des Potes. Au delà de -250, le méandre continue et conduit les explorateurs à nouveau dans la "rivière de Mazo Chico" jonction vers -290). Cette branche sera ensuite déséquipée. DESCRIPTION GÉNÉRALE DES NOUVEAUX RÉSEAUX Les réseaux nouveaux découverts par le Spéléo-club de Paris représentent environ 10 kilomètres (le développement topographie à Cellagua et Mazo Chico par le S.C.P, depuis juillet 1994 est de 10.936 mètres, dont 640 figuraient déjà sur la topo de Garma Ciega ARES.CASTAR, de 1985). Ils se développent globalement plus au sud des galeries anciennement connus à Cellagua ou Garma Ciega. Deux entrées (Mazo Chico et Cellagua) peuvent potentiellement donner accès à ces réseaux. Mais il convient de remarquer que seule l'entrée de Cellagua donne accès à l'ensemble des galeries, et de plus qu'elle constitue l'accès le plus commode. Par Cellagua, il faut prendre la galerie de rive gauche, à 450 mètres de la base des puits. On peut considérer qu'on a affaire à trois ensembles reliés entre eux, mais qui, sur le plan morphologique, sont très différents : - les gale1-ies fossiles de Cellagua, celles que l'on atteint directement par le sumidero de Cellagua et la galerie des Bourguignons, et qui sont la plupart du temps de belle taille. A titre d'exemple la galerie du Pénitent fait plus de dix mètres de large, et elle est joliment concrétionnée, ce qui lui confère un intérêt certain pour la visite. L'orientation de ces galeries, la plupart du temps transversale au pendage des couches calcaires, souvent proche de l'axe est - ouest, ainsi que leur morphologie nous font émettre l'hypothèse qu'elles ont été creusées à une époque où le niveau de base était proche de 700 à 750 mètres. Elles seraient donc très anciennes puisque le niveau de base est situé vers 300 mètres aujourd'hui (niveau de l'Asón). - des cours actifs, dont la rivière de Mazo Chico : en fait deux ruisseaux souterrains ont été reconnus, la rivière de Mazo Chico et la rivière Qui Chante. Ces deux cours se rejoignant à la cote -390 environ. A partir de cette cote, le cours d'eau est unique. Curieusement, il ne rencontre aucun affluent. La descente est progressive : une série de petites cascades (maximum 20 mètres) conduit de -301 à -656. - les galeries fossiles de la "zone profonde de Mazo Chico" : ces galeries débutent à la cote -656 en venant de Mazo Chico. Elles sont elles-mêmes étagées sur plusieurs niveaux et se recoupent dans un maillage assez dense. Leur exploration étant toujours en cours nous n'en donnerons qu'une description succincte. Nous proposons ensuite une description détaillée et exhaustive des réseaux nouvellement découverts ou retopographiés, secteur par secteur. DESCRIPTIONS DÉTAILLÉES 1 - Les puits de Mazo Chico (voir figure) La sima de Mazo Chico présente deux successions de puits d'environ 300 mètres chacune et bien distinctes : la branche principale (dite également branche sud-ouest) et la branche dite "des Potes". - La branche principale présente des puits et de nombreux ressauts plus petits. La liste complète des à-pics à équiper est la suivante : puits de 8m, ressauts de 4 et 5m, puits de 37m (Pozo Doble), puits de 6m, ressauts de 2, 2 et 3m, puits de 22m, puits de 13m, ressauts de 6, 2, 5, 2, 2, 3 et 2m, puits de 27m, puits de 86m (Dark Cristal), puits de 7m, le méandre terminal débouchant latéralement, de façon suspendue, dans la rivière de Mazo Chico (cote -301). - La branche des Potes présente les à-pics suivants : à partir de la margelle du Pozo Doble, puits de 22m, ressaut de 5, 4 et 4 m, puits de 64m (dit du Café Liégeois), puits de 22m, puits de 11 m, puits de 13m, cascade de 16m, ressaut de 6m. Signalons que cette branche est arrosée à partir de la base du puits du Café Liégeois (une arrivée importante débouche dans ce puits, et latéralement). L'eau qui s'engouffre avec force dans les ressauts qui font suite et l'étroitesse du méand1'e font que, bien que cette branche jonctionne avec la riviè1°e de Mazo Chico, ce deuxième itinéraire n'est pas très praticable. 2 - La rivière de Mazo Chico (de -301 à -656) Réduite à un étroit méandre au début, surtout quand on la pratique en son fond, la rivière de Mazo Chico, à mesure que l'on progresse vers l'aval, va en s'élargissant. Les premie1°s 900 mètres sont étroits, sans pourtant être extrêmes. C'est à partir de -390, là où elle voit son débit grossi par la seconde rivière (celle Qui Chante), que Mazo Chico devient à la fois plus aquatique et plus praticable. A partir de cet endroit, les pontonnières seront de rigueur car la progression s'effectue bien souvent dans l'eau, sans que les biefs soient très profonds. Au total c'est 25 cascades qui doivent être équipées le long de son cours, la plus importante faisant 21,5m, de nombreux à-pics métriques pouvant être franchis sans équipement, De -301 à -524, la rivière présente un profil plutôt plat. De nombreux ressauts ou cascades doivent être équipés : puits de 251n (à équiper à partir de la galerie fossile de -300), cascade n°1 de 3m, cascade 2 de 4m, cascade 3 de 9,5m (puits dit de l'Embarcadère), cascade 4 de 2 m, cascade 5 de 4,5m, cascade 6 de 3m, cascade 8 de 5m, cascade 9 de 2m, cascade 10 de 18m, cascade Il de 7m, cascade 12 de 21n, cascade 13 de 2m, cascade 14 de 3m, cascade 15 de 31n. A partir de -524, le profil du gouffre devient plus vertical. Jugez : cascade n°16 de 4m, cascade 17 de 12,51n, cascade 18 de 121n, cascade 19 de 21,5m, cascade 20 de 3m, cas- cade 21 de 6m, cascade 22 de 4m, cascade 23 de 10m, cascade 24 de 4m et enfin la 25ere. cascade (dite du puits de la Grenouille) de l5 m. A la cote -656, ce méandre - puits qui dévale de Mazo Chico quasiment en traversant la montagne en ligne droite rencontre un ancien système de galeries fossiles. Là la physionomie des conduits change radicalement : la rivière coule dans une vaste galerie au profil tubulaire en l'incisant en son milieu, ou parfois sur les cotés, suivant les endroits. 3 - La galerie des Bourguignons A environ 450 mètres, et en rive droite du canyon de Cellagua, débute la galerie des Bourguignons, donnant accès à l'ensemble des nouveaux réseaux fossiles de Cel14gua. Il s'agit à son début d'une galerie orientée vers le sud, débutant en hauteur par rapport au plancher du canyon de Cellagua (ressaut de 5m). Le conduit, dès le début assez vaste et fort haut, est surcreusé par un méandre récent et étroit. Sur les premiers 150 mètres, vous progresserez latéralement sur des vues étroites. Et cette configuration particulière de départ explique sûrement que la plupart de ceux qui sont passés dans le canyon de Cellagua ont considéré qu'il s'agissait, à ton, d'une galerie mineure, alors qu'il s'agit de l'amont principal du canyon de Cellagua. Plus loin, la galerie s'élargit et fourre un joli conduit légèrement remontant. A 520 mètres, vous déboucherez dans une zone élargie, formant deux salles successives sur lesquelles se greffent deux conduits particuliers : à la fois le méandre Sud et sa partie amont, et la galerie du Raccourci. Par ailleurs la galerie des Bourguignons présente plusieurs galeries latérales : - à 50 mètres un méandre court (non topographié, estimé à 50m) s'amorce ; - à 85 mètres s'ouvre la galerie des Loirs (plusieurs squelettes y ont été retrouvés) qui a été topographiée en tout sur environ 210m. Elle se divise en deux branches à 150 mètres : celle de droite aboutit à la base d'un puits, celle de gauche (ressaut de 6m à passer) bute sur un ressaut remontant non franchi ; - à 290 mètres, s'ouvre la galerie des Marmites, située plus haut que la galerie des Bourguignons et communiquant en deux endroits avec cette dernière. Un conduit recoupant cette galerie a été nommé le Combivore à cause de l'étroitesse de son méandre. 4 - Le méandre sud Dans sa partie aval, ce méandre relie la galerie des Bourguignons à la rivière de Mazo Chico. Il peut être un accès commode à cette rivière d'autant qu'il est très sec et qu'il permet de la rejoindre plus en aval. Totalement fossile, en moyenne large d'à peine un mètre, très tourmenté parfois, si vous souhaitez utiliser ce passage, il vous faudra équiper onze puits ou ressauts. A savoir : ressaut de 4m, puits de l5 m, puits de 6m, puits de 5m, puits de 13 m, 4 ressauts de 6, 5, 7 et 5,5 m, une escalade en libre de 10,5m, et enfin un puits de 39 m donnant dans les plafonds de la rivière de Mazo Chico. La partie amont a pu être remontée sur environ 230m jusqu'à une trémie de blocs qui arrête la progression. 5 - Là galerie du Pénitent et le puits Balourd Cette galerie est de belle taille et a constitué la première découverte majeure du S.C.P. à Cellagua. Longue d'environ 350m, elle débouche sur un énorme puits, dénommé puits Balourd en l'honneur de son inventeur. Coté galerie des Bourguignons, elle s'interconnecte par deux passages bien différents : le premier est le passage dit de Balourd (escalade en libre d'environ 20m en venant de la galerie de Bourguignons), et le second une galerie qui recoupe le méandre sud à son début et rejoint, au bout de 150m environ, la galerie du Pénitent (galerie du Raccourci). Globalement on constate que la galerie du Pénitent est située environ vingt mètres au dessus de la galerie des Bourguignons, suivant un tracé qui lui est quasiment parallèle et il est tentant de penser qu'elle devait communiquer autrefois (avant son colmatage) avec la galerie des Marmites. Latéralement, et environ 70 mètres avant le puits Balourd, s'ouvre un conduit remontant qui donne accès à deux salles supérieures de belle taille : la salle du Totem (nom donné à cause d'un gros pilier stalagmitique, la taille de la salle étant d'environ 35m par 25) et la salle du Plancher Effondré (35m par 25 égale- ment). 6 - La galerie du Sahara Débutant au sud-est du puits Balourd, pour la rejoindre plusieurs passages sont possibles : le passage de l'Aiguille en premier, le passage des Fênes, ou bien l'équipement d'une vire au nord du puits Balourd. Cette galerie est très joliment concrétionnée (belles stalagmites et stalactites), et de plus, c'est ce qui en fait toute sa particularité, elle est tapissée de sable fin sur le sol. A son extrémité, elle débouche en balcon sur un à-pic au fond duquel coule une nouvelle rivière. Profond de 48m, cet à-pic assure la liaison avec la rivière Qui Chante, la seconde rivière de cette partie de la cavité. 7 - La rivière qui Chante Vers l'aval, cette rivière comporte plu- sieurs cascades qui doivent être équipées : d'abord deux cascades de 3m, puis deux cascades de 2m, et enfin une dernière cascade de l5m . Le parcours long d'environ 300m, constitué de biefs peu profonds, débouche au bas de la derrière cascade dans la rivière de Mazo Chico. 8 - La galerie Aladin Cette galerie débute au niveau d'un véritable labyrinthe (dit des Pendeloques) qui s'amorce au sud du puits Balourd et à l'ouest de la galerie du Sahara (face à la Dune de sable). Composée d'un lacis de galeries, à plusieurs endroits, la galerie Aladin donne en regard sur la rivière Qui Chante. Son parcours, quand on le regarde sur la topographie, est parallèle à celui de la galerie du Sahara, les tracés des deux galeries étant décalés d'environ 50 mètres. 9 - La galerie de la Berlue Quand on remonte la galerie nord-est qui contourne le puits Balourd (une vire, au reste facile, doit être équipée.) et qu'on remonte à travers les trémies qui obstruent partiellement cette galerie, on a la surprise de déboucher dans un axe transversal qui a été appelé galerie de la Berlue. C'est la plus élevée des galeries de Cellagua, mais aussi la plus éboulée, pleine de blocs, et d'effondrements- Gardant au début une belle taille, on peut penser qu'elle constitue l'amont de la galerie du Pénitent et le conduit principal. Mais se poursuivant vers le nord, elle se rétrécit brutalement à environ 70 mètres, laissant la place à uJ1 conduit étroit, métrique cette fois. Vingt-cinq mètres plus loin, un méandre fossile part, orienté vers le sud-est, sur environ 701n supplémentaires (appelé Petite Berlue). Seuls quelques courts tronçons supplémentaires ont été reconnus. Le plus intéressant étant le méandre Arnaud qui a été exploré sur environ 150m. Ce dernier réseau présente plu- . sieurs puits, et quelques tronçons de galerie, mais il reste à poursuivre. MAZO CHICO ET SA SPÉLÉOGÉNÈSE Mazo Chico apporte des éléments nou- veaux à la description spéléogénétique des réseaux souterrains du massif de Mortillano. Dans l'exploration de ce gouffre, les points importants suivants sont à noter : 1-Nous n'avons pas observé de transition lithologique majeure dans les séries calcaires lors de la descente à Mazo Chico. Les calcaires, bien qu'ils ne soient pas toujours homogènes, ne sont pas feuilletés de couches marno-gréseuses comme celles qui sont décrites à Garma Ciega [RhT,9]. Le positionnement des galeries a donc été commandé par l'altitude d'un niveau de base, alors situé plus haut. 2 - La rivière de Mazo Chico réunit entre eux deux ensembles de galeries fossiles d'âge très différent : celles de Cellagua d'une part et celles de la "zone profonde" de Mazo Chico d'autre part. Pour être plus précis, le système de méandre-puits de Mazo Chico (la rivière de Mazo Chico et ses affluents) s'est mis en place postérieurement aux deux systèmes de galeries fossiles. Puisque d'une part le puits Balourd (affluent de Mazo Chico) tronçonne les galeries de Cellagua (vers 750 mètres d'altitude), et que d'autre part la rivière de Mazo Chico coupe les galeries fossiles du fond vers 365 mètres d'altitude. Le premier système de galeries (celles de Cellagua) se positionne dans le massif vers 750 mètres d'altitude. Vu l'ampleur et la morphologie des galeries (en tube ou en canyon), il s'agit d'une karstification qui fat à la fois relative- ment stable, maintenue pendant un temps suffisamment long, et généralisée à une bonne partie du massif. A ce niveau, se sont établies des circulations en régime phréatique, circulations que l'on retrouve à la fois à Cellagua (galerie des Pénitents, galerie des Bourguignons, ...) et à la cueva de Las Canales (labyrinthe fossile). On peut raisonnablement émettre l'hypothèse que ce système de galeries dépendait autrefois d'un niveau de base situé vers 700-750 mètres, dont les exsurgences étaient situées sur les flancs du val d'Asón, vraisemblablement en plusieurs points, Las Canales (Rubicera) étant une sortie importante de ce premier système, qui, parce qu'il est haut perché dans le massif, est fort ancien et serait d'âge daté - quaternaire [MORVERAND, 8]. Le second système de galeries s'étage, lui, entre les altitudes 300 et 400 mètres. Il présente plusieurs étages de galeries qui ont dû fonctionner de façon synchrone. Il correspond au même niveau de karstification que celui exploré à la cueva Fresca sur la rive gauche du val d'Asón, ou aux galeries du fond du Mortero (réseaux des Parisiens). Ce système, parce qu'il est situé peu au-dessus du niveau actuel du val d'Asón, serait d'âge quaternaire à quaternaire ancien [MORVERAND, 8]. En synthèse, l'exploration de Mazo Chico a permis de confirmer l'existence de deux niveaux de karstification très différents dans le massif de Mortillano. En plus, le gouffre de Mazo Chico les recoupe spéléologiquement, ce qui est une chance pour le spéléologue qui garde l'espoir de réunir l'ensemble des réseaux du Mortillano. HYPOTHÈSES NOUVELLES SUR LA FORMATION DU GOUFFRE DE GARMA CIEGA Dans ce chapitre, je vous propose d'étendre notre vue à l'ensemble du gouffre de Garma Ciega. Ce dernier, parce qu'il est bien connu, a déjà fait l'objet de remarques émanant de plusieurs auteurs, notamment sur son processus de formation [GRODZICKI, 1982]. Mais le sujet est compliqué. Pourtant, je suis en mesure de proposer aujourd'l1ui un nouveau schéma d'interprétation global pour la formation du système de Garma Ciega et Cellagua. Je propose un processus en quatre étapes principales, qui a l'avantage de mettre en avant les phénomènes fondamentaux qu'il faut avoir à l'esprit quand on aborde Garma Ciega, Cellagua ou Mazo Chico : Phase 1 : la phase initiale Des galeries (galerie des Bourguignons, galerie du Pénitent, galerie du Sahara) se creusent, principalement en régime noyé, suivant un niveau de base qui était stabilisé vers 700 à 750 mètres d'altitude, c'est à dire environ 400 à 450 mètres au dessus du rio de l'Asón actuel. Sous que l'on puisse être précis sur ce point, nous imaginons que la sortie des eaux se situait m niveau d'un des nombreux porches visibles depuis la route du val d'Asón. Et en faisant remarquer que l'altitude de l'exsurgence devait être à peu près celle de la cueva de Las Canales (alias Rubicera) s'ouvrant sur les flancs du val d'Asón, et aujourd'hui reliée à l'important réseau de galeries et de puits du système du Mortero d'Astrana. Il est probable qu'à cette époque le karst du Mortillano était complètement recouvert par les couches marno-gréseuses qui ne subsistent aujourd'hui que dans sa partie la plus septentrionale. C'est sûrement ce qui explique le fait que très peu de gouffres perforent ces anciennes galeries puisque les circulations de surface ne pouvaient pénétrer que difficilement. Les conduits karstiques de la phase initiale résultaient la plupart du temps de pertes latérales au massif, ou d'hoyos - grandes dolines - qui commençaient à se former avec l'amorce du décapage de la couverture marno-gréseuse. Phase 2 : l'enfoncement du niveau de base Ensuite, et ceci de façon continue et lente, sur une bonne période des temps géologiques, le niveau de base s'abaisse avec l'enfoncement progressif du val d'Asón. Les galeries initiales s'assèchent en amont. Le canyon de Cellagua, lui, parce qu'il présente aujourd'l1ui un surcreusement très important dans sa partie aval, a dû rester fonctionnel plus longtemps. La galerie de Garma Ciega se met en place capturant le canyon de Cellagua pour le relier cette fois à une nouvelle exsurgence située beaucoup plus bas dans le val d'Asón, sortie à situer à une centaine de mètres au dessus du niveau de la vallée actuelle. Phase 3 : l'établissement du karst classique Les galeries situées initialement vers 400 mètres d'altitude, se réorganisent progressive- ment, en s'abaissant, et ceci pour s'accorder avec le niveau de base du val d'Asón. Des conduits se mettent en place de façon généralisée entré 300 et 400 mètres d'altitude. Dans ce karst, et parce que le niveau du val d'Asón fluctue, les réseaux sont le lieu de fortes mises en charge. Nous en retrouvons les traces sous tonne de colmatages argileux importants à la fois à Mazo Chico en zone profonde et au fond du Mortero. Nous pouvons qualifier ce karst de classique car c'est celui que l'on explore dans les grandes grottes du val d'Asón (cueva Fresca et cueva Coventosa). Il est étagé mais les étages communiquent toujours entre eux. Dernière remarque : au fond de Garma Ciega (vers la cote -825), ce type de galeries n'a pas été dé- couvert jusqu'à présent. Mais par analogie il y a fort à parier que ce type de galeries doit exister quelque part. Phase 4 : creusement des méandres-puits Ensuite un type d'érosion voisin du mode de creusement des gouffres alpins affecte la Cantabrie. Les gouffres de Garma Ciega, Cellagua et Mazo-Chico se foraient, leur positionnement résultant principalement de l'état de décapage des couches marno-gréseuses qui progressivement régressent vers le sud. Ces gouffres recoupent des &oins karstiques déjà existants, les utilisent parfois, ou les perforent à d'autres endroits. Ainsi à Garma Ciega, le méandre-puits qui dévale du Pico Tejes s'enfonce sous les galeries fossiles [jusqu'à un point coté -580 sur topo S.S.B.). Même chose à Mazo Chico : les méandres qui partent du Mazo Chico passent sous les galeries fossiles de Cellagua et le puits Balourd vient tronçonner les galeries de Cellagua. En revanche à Cellagua, le beau méandre- puits qui débute au fond de la doline de Llana se raccorde à la galerie sous-jacente dès son arrivée à -230. Aujourd'hui cette partie du canyon de Cellagua pourrait être considérée à tort comme l'amont. Une observation fine nous a montré qu'il n'en était rien : l'axe des Bourguignons et du Pénitent est l'ancien amont du canyon de Cellagua et de la galerie de Garma Ciega. Ces méandres-puits présentent un profil caractéristique de l'écoulement des circulations vadoses, à une époque où le niveau de base était descendu déjà bas. Leur largeur métrique et leur belle hauteur, souvent difficile à préciser, car à Mazo Chico on voit rarement les plafonds, font penser à une érosion intense, plus intense que celle du climat actuel. C'est pour cela qu'il est lég1tilne de penser que ces méandres-puits ont été creusés sous des c1inlats contrastés et humides. Ceux-ci pourraient résulter de fontes nivales puissantes liées à un climat montagnard rude. RELATION AVEC LES AUTRES SYSTÈMES DU MORTILLANO 1- relation avec Je système du Mortero d'Astrana Le système du Mortero d'Astrana forme un important réseau dans la partie sud du Mortillano. Le Mortero lui-même est relié à plusieurs entrées (Cuesta del Cuivo, río Leolorna, no Cubieja,...) s'ouvrant dans les deux talwegs incisant les prairies au sud de la montagne de Mazo Chico. De plus ce réseau est lui-même relié à la cueva de Las Canales (appelée également Rubicera) par plusieurs passages. L'ensemble, très labyrinthique, étagé, et globalement très fossile, présente au total plus de 40 kilomètres de galeries (Mortero compris) fort complexes. Le Mortero, lui-même, conduit à une rivière qui se jette à la cote -165 dans un grand puits de 178m qui est maintenant devenu célèbre. Au fond de ce puits, dans le réseau des Parisiens, des galeries fossiles ont été parcourues sur plusieurs niveaux, elles-mêmes étagées entre les cotes 300 et 400 mètres d'altitude- La grotte de Las Canales qui s'ouvre dans les falaises du val d'Asón, débute par une large galerie fossile très éboulée (parfois 30 mètres de large...), et, après passage d'une trémie, on accède à un véritable labyrinthe de galeries fossiles. La plupart sont orientées est-ouest, mais certaines viennent du massif suivant un axe nord-sud, et en suivant le pendage. Dans ce contexte, la jonction entre l'en- semble de Mazo Chico et celui du Mortero devrait intervenir entre les galeries profondes de Mazo Chico et celles du Mortero. Les topographies actuellement en notre possession indique que 2 à 300 mètres seulement séparent les deux ensembles. Mais la jonction reste à faire.__ 2- relation avec les autres pertes de la doline de Llana la cueva Cinq gouffres principaux s'ouvrent à proximité de la doline de Llana la Cueva : le sumidero de Cellagua, le Mortero de Cellagua (à ne pas confondre avec le précédent), la sima de Mazo Chico, la Calaca et le Mortero del Crucero. Etant donné leur proximité, le fait qu'ils appartiennent au même réseau d'un point de vue hydrologique (les eaux convergent toutes à la Las Fuentes ), il nous est apparu intéressant d'étudier leurs relations potentielles, et de discuter sur leur ancienneté relative. Rema1°quons tout d'abord que trois de ces gouffres sont (ou ont été) d'anciennes pertes de ruisseaux de surface qui se sont perdus dans la doline. Ces pertes se sont organisées en fonction de la morphologie de surface, en fonction également de l'état de décapage des couvertures marno-gréseuses qui recouvraient antérieure- ment les calcaires. Première observation : l'entrée de Mazo Chico est 55 mètres plus haute que celle de Cellagua. Par conséquent Mazo Chico correspond à une perte plus ancienne, à une époque où le ruisseau de surface venait se perdre au pied du Mazo Chico, Les pertes de Cellagua semblent plus récentes, elles sont logiquement (un processus d'érosion régressive pilote) situées plus au nord, c'est-à-dire à l'amont de la doline. Aujourd'hui, on note qu'il existe au stade final, trois pertes actives qui sont à peu près à la limite de la couche marno-gréseuse. L'observation des réseaux souterrains de Cellagua et des gouffres de Lima la Cueva qui sont supposés s'y raccorder apporte quelques éléments supplémentaires. Le sumidero de Cellagua serait le cours le plus récent, car l'affluent de Cellagua est toujours actif, et il a incisé la galerie des Bourguignons qu'il laisse suspendue à sa jonction. Le Mortero de Cella- gua viendrait se rattacher à l'extrémité du méandre sud et serait contemporain du cours d'eau ancien. Le schéma ci-dessous présente les différentes étapes de cette évolution : DÉPRESSION DE LLANA LA CUEVA Comme il est facile de s'en rendre compte la configuration de la doline est très favorable à l'établissement de pertes multiples. Peut-être reste-t-il d'autres circulations à mettre en évidence et qu'il faille révéler ? 3 - relation avec Calaca et Crucero Le système de Calaca-Crucero barre le réseau de Mazo Chico - Cellagua au nord, et les deux systèmes ne sont pas très éloignés l'un de l'autre. Deux aspects sont à considérer : les galeries anciennes et leurs relations entre elles, et les circulations actives contemporaines. Concernant les galeries anciennes, il est difficile d'établir un lien entre celles de Mazo Chico et celles de Calaca. Elles sont décalées en altitude de près de 200 mètres et distante de près d'un kilomètre. En ce qui concerne les réseaux actuelle- ment fonctionnels, les actifs, il est probable que l'origine de la civière de Cellagua soit à rechercher dans les circulations de Calaca. Le cours d'eau qui se dirige au sud de la salle Terrible apparaît comme l'amont possible. Malheureuse- ment la jonction spéléologique ne sera pas possible : il existe un siphon. La seconde circulation de Calma est le ruisseau qui parcourt le Mortero de Crucero. Là on pourrait penser à jonctionner avec la rivière de Mazo Chico. Mais une zone d'étroitures défend le passage. REMERCIEMENTS Je tiens à remercier tous mes commodes du Spéléo-club de Paris pour leur aide (plus particulièrement Etienne Hoenraet, Jess Ghirardi, Arnaud Guyot, Sylvain Zybrowius, Olivier Stassaert, Olivier Morin,...), sans laquelle ce travail n'eut été possible. J'adresse plus particulièrement un chaleureux remerciement à mon camarade Jean-Yves Bigot pour les documents qu'il a bien voulu mettre à ma disposition (nombreuses restitutions à l'ordinateur, indications de métrés, de cotes, ...), et pour son travail dans la relecture du texte. Philippe MORVERAND novembre 1996 BIBLIOGRAPHIE 1 - Olivier FORGEOT et Olivier MORIN - 1995 - Un nouveau gouffre dans les Monts Cantabriques (Espagne). La sima José del Mazo Chico, Grottes & Gouffres, n° 135, p. 13 à 21. 2 - Jean-Yves BIGOT - 1995 - Llana la Cueva ou la naissance d'un grand réseau, Grottes & Gouffres, n° 138, p. 4 à 11. 3 - Philippe MORVERAND - 1995 - Premières à gogo à Cellagua et Mazo Chico, Grottes & Gouffres, n° 138, p, 12 à 16. 4 - Philippe MORVERAND - 1995 - Travaux du Spéléo-club de Paris dans le val d'Asón (Cantabrie), Spelunca, n° 58, p. 9. 5 - Philippe MORVERAND - 1996 - Récents travaux du Spéléo-club de Paris dans le val d'Asón (Cantabria, Espagne), Spelunca, n° 61, p. 6 et 7 (partiellement repris dans Cosif-Infos). 6 - Philippe MORVERAND - 1995 et 1996 - Boletín Cantabro de Espeleología, (1 article, 1 article à paraître). 7 - Philippe MORVERAND - 1995 - 8 jours au fond du gouffre de Cellagua, Montagnes-infos (le journal national du Club alpin fiançais), n° ii, p. 29. 8 - Philippe MORVERAND - 1995 - Spéléogenése dans la haute vallée de l'Asón, Actes des 5e"'" Rencontres d'octobre (Spéléo-club de Paris), p. 97 à 100. 9 - Pierre RAT - 1975 - Notes géologiques sur le système karstique de Garma Ciega, Cuadernos de Espeleología, n° 8 (Santander). 10 - Jerzy GRODZICKI - 1982 - Algunos datos concernientes a la estructura geológica de "Garma Ciega", Cuadernos de Espeleología, n° 9-10 (Santander). PARTICIPANTS AUX EXPÉDITIONS Juillet 1994 : Jean-Yves Bigot, José Leroy, Philippe Morverand, Sylvain Zybrowius. Août 1994 : Olivier Forgeot, José Leroy, Philippe Morverand, Marc Séclier, Sylvain Zybrowius. Décembre 1994 : Eric David, Jacques Delore, Jean Draye, Delphine Fabbri, Olivier Forgeot, Jean- Sébastien Ghirardi, Marc Hermant, Etienne Hoenraet, José Leroy, Olivier Morin, Philippe Morverand, Marc Séclier. Mai 1995 : Guillaume Barbier, Jean-Yves Bigot, Jean-Sébastien Ghirardi, Etienne Hoenraet, Philippe Morverand. Août 1995 : Jean-Yves Bigot, Jean-Sébastien Ghirardi, Arnaud Guyot, Philippe Morverand, Sylvain Zybrowius. Novembre 1995 : Norbert Aumasson, Etienne Hoenraet, Philippe Morverand et Olivier Stassaert. Mai 1996 : Jean-Yves Bigot, Jean-Sébastien Ghirardi, Etienne Hoenraet, Philippe Morverand, Richard Vallée (CAF d'Aix-en-Provence). Août 1996 : Jean-Yves Bigot, Jean-Sébastien Ghirardi, Etienne Hoenraet, Philippe Morverand, Jean- Louis Roux (CAF de St Jeoire) et Olivier Stassaert. Octobre 1996 : Jean-Sébastien Ghirardi, Etienne Hoenraet, Philippe Morverand, Olivier Stassaert.